Article rédigé par Sylvie Plante, enseignante de français et coresponsable du dossier de la valorisation

Madame Anne-Marie Beaudoin-Bégin, sociolinguiste et chargée de cours à l’Université Laval depuis une dizaine d’années, a prononcé une conférence, le mardi 6 octobre 2015, sur l’insécurité linguistique des Québécois face à leur langue familière dans le cadre de la Semaine des sciences humaines. À en juger par les questions pertinentes et passionnées de l’auditoire, composé d’étudiants et de professeurs, l’allocution leur a beaucoup plu. C’était en effet fort intéressant, «décomplexant» et instructif!

La langue rapaillée
Crédit photo : Éditions Somme Toute

Les découvertes éclairantes ont été nombreuses, car la linguiste soutient des points de vue rarement avancés dans les médias ou les milieux universitaires. Elle a entre autres fait la genèse des raisons qui expliquent l’insécurité linguistique historique des Québécois par rapport au français de France. À vrai dire, elle a mis l’accent sur le fait que la langue n’est pas simplement un instrument de communication, elle est aussi un produit social, soumis à des contraintes normatives de classes sociales, qui ne relèvent pas purement et simplement de la linguistique ou de la grammaire.

Pour illustrer son propos qui défend le registre québécois familier, elle a fait une analogie éloquente entre le registre soigné et un homme qui serait vêtu d’un complet avec cravate. Ainsi, un monsieur habillé de la sorte se conformerait parfaitement aux attentes sociales qui commandent un tel costume : l’avocat qui plaide, l’invité qui assiste à un mariage, l’homme d’affaires qui participe à une réunion quelconque… Par contre, l’habillement de ce même homme à la plage serait inapproprié. Elle soutient donc que les registres de langue participent également aux mêmes conventions sociales. Le registre du locuteur doit être conforme à la situation de communication. Madame Beaudoin-Bégin défend donc le français québécois dans son registre familier, utilisé par des milliers de Québécois dans leurs échanges quotidiens, contrairement à certains de ses détracteurs qui n’acceptent jamais l’utilisation du niveau familier, même dans certains contextes qui pourraient s’y prêter, tels Mathieu Bock-Côté, sociologue, et Marie-Éva de Villers, lexicologue.

En rafale, l’universitaire a aussi souligné que le registre québécois familier n’est pas pire que le registre français familier. Elle a mentionné que les Français ont plus souvent la chance de parler un français soigné dans différentes sphères de leur vie, car les échanges sociaux dans leur société sont beaucoup plus hiérarchisés, tandis que les nôtres sont souvent beaucoup plus familiers. Elle a dit qu’aucune instance n’a le droit ni le pouvoir moral de règlementer une conversation privée entre individus dans le cadre d’une situation personnelle ou intime.

N’oublions pas de préciser qu’elle a bien dit que le registre soigné est nécessaire et important dans certaines circonstances de la vie (cadres scolaire, professionnel, médiatique, etc.), tout comme le port du «veston cravate» d’ailleurs, et qu’il faut bien maitriser les règles qui le régissent pour être conforme aux attentes sociales qui le sous-tendent. Il ne faut pas croire que la linguiste fait la promotion des fautes de français!

Son livre La langue rapaillée, Combattre l’insécurité linguistique des Québécois est vraiment une lecture essentielle pour qui veut approfondir cette réflexion!