« Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

(Le père Dominique Bouhours, l’un des grammairiens à l’origine de la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin)

L’année 2017 aura été marquée par un mouvement de contestation réclamant plus d’égalité dans la langue française. Souffle cet automne un vent de changement : on sent en effet une volonté de plus en plus répandue au sein du corps enseignant, de même que chez les correcteurs et réviseurs, que ne soit plus enseignée ou diffusée la règle de grammaire qui prescrit que le masculin l’emporte sur le féminin. « Philippe, Lucia, Violaine, Amélie, Diane, Sylvie, Geneviève, Julie, Catherine et Romane sont bien plus beaux, vêtus de cet uniforme. »  Aberrante, cette phrase?  Elle est pourtant conforme à la règle d’accord de grammaire telle qu’on nous l’a apprise à l’école.

Les adhérents à ce mouvement prétextent que l’application massive de cette règle est relativement récente dans l’histoire de notre langue, que celle-ci n’a pas toujours été frappée du sceau de la vérité absolue.  Instaurée au XVIIe siècle pour contrer l’influence croissante des femmes sur la scène intellectuelle (on pense aux Femmes savantes de Molière), la règle du masculin qui l’emporte est aujourd’hui considérée non nécessaire et surtout sexiste par les partisan.e.s de l’écriture inclusive* et égalitaire.  La polémique actuelle s’inscrit dans le sillon de revendications tracé en 2012 par les signataires d’une pétition intitulée « Que les hommes et les femmes soient belles! ».  On en appelait alors à « révolutionner les écrits, les correcteurs d’orthographe et nos habitudes en appliquant la règle de proximité ».  Quelque 6000 personnes avaient appuyé la cause.

Rappelons qu’avant la généralisation de l’école primaire obligatoire, on pratiquait l’accord dit « de proximité », qui consiste à accorder le ou les mots se rapportant à plusieurs substantifs avec celui qui est le plus proche (d’où l’expression « de proximité »).  Par exemple : « Ton père et ta mère sont partie seulement hier matin. »  En plus de simplifier la grammaire, cette règle la rend plus égalitaire, moins sexiste, en préconisant de « fixer comme critère pour l’accord la proximité avec le dernier terme ».

Une des raisons qui déterminent cette décision de contester l’usage de la règle du masculin qui l’emporte est d’ordre politique, davantage peut-être même que linguistique.  Avertissement, ce qui suit pourrait provoquer des réactions fortes : « Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif. » (Dupleix, Liberté de la langue françoise, 1651) ou encore : « Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » (Beauzée, Grammaire générale…, 1767).  Compte tenu des idées reçues ayant cours au sein des instances décisionnelles, notamment chez les membres de l’Académie française, on conçoit qu’il reste encore bien du chemin à parcourir pour changer les mentalités.

Le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Gérard Biard, s’inscrit dans cette façon de repenser les rapports hommes et femmes dans la langue : « La langue dit ce qu’est une société.  Je ne vois aucune logique au fait que le masculin l’emporte.  […] On doit veiller à ce que les mots qu’on emploie soient le plus possibles [sic] proches de la société qu’on entend promouvoir », considère-t-il.  Combat futile, rétorqueront les réfractaires à ce changement…  Le mouvement féministe n’aurait-il pas des luttes bien plus importantes à mener que celui-ci?  Peut-être.  Pourtant, il semble désormais normal et légitime, aux yeux de plus en plus de gens, de faire apparaître celles que l’on appelle la moitié invisible de l’humanité dans la langue.  Si les grammairiens se sont rangés derrière une formule adoucie par rapport à celles, machistes, de Dupleix ou Beauzée citées plus haut, il n’en demeure pas moins que de dire que « le masculin l’emporte sur le féminin » favorise la propagation  d’idées de compétition et de supériorité d’un genre sur l’autre.  Dans nos écoles, l’enseignement de cette règle sexiste ne contribue-t-elle pas à renforcir les stéréotypes qui amènent les hommes et les femmes à reconnaître la domination d’un sexe sur l’autre?  Une institutrice, rapporte le site Internet Slate.fr, se disait atterrée de n’avoir rien à répondre aux petites filles sensées qui lui demandaient : «Mais même si c’est un chat, il l’emporte sur moi? » Et si la portée de ce message véhiculé auprès des enfants qui apprennent cette règle sexiste était moins d’ordre linguistique que politique?

Une étude récente menée sur l’impact de l’écriture inclusive sur la présence à l’esprit par l’institut de sondage Harris interactive et l’agence de communication Mots-clés révèle que lorsque les femmes sont invisibilisées dans la langue, on pense moins spontanément à tenir compte d’elles.  Par exemple, lorsqu’on demande aux personnes sondées de citer « deux écrivains célèbres », à peine 12% pensent à nommer une femme contre 24% quand on leur demande de citer « deux écrivains ou écrivaines célèbres ».  L’étude affiche des résultats comparables quand on met en cause des « champions et championnes olympiques » ou des « présentateurs et présentatrices du journal télévisé ». Il est clair que la langue française demeure phallocentrique… Se basant sur des études récentes, Raphaël Haddad, de l’agence Mots-clés soutient que « lorsque la place des femmes est véritablement pensée au sein d’une entreprise, c’est un levier puissant et rapide de féminisation des effectifs. »

Qui sera surpris alors d’apprendre qu’il aura fallu attendre plus de trois cents ans après la fondation de l’Académie française par le cardinal Richelieu pour que soit accueillie la première femme dans ses rangs, Marguerite Yourcenar? Comment lutter contre les stéréotypes sexistes sans voir dans ce rapport de domination d’un sexe sur l’autre un affront à la base de ces injustices?  Et dire que l’on ânonne en chœur cette règle d’accord grammatical dans les écoles, ces lieux mêmes où sont censés être dispensées les lumières de la connaissance et données les clés de l’émancipation…

*Écriture inclusive : ensemble de règles pour mieux inclure les femmes dans la langue.

Simon Roy

Comité de la Valorisation de la langue française

 

Sites et articles consultés pour la rédaction de ce billet :

Site Internet Slate.fr : http://www.slate.fr/story/153483/ecriture-inclusive-accord-proximite-enseignantes-enseignants et http://www.slate.fr/story/151982/huit-idees-recues-cretineries-ecriture-inclusive

Site de la Gazette des femmes : https://www.gazettedesfemmes.ca/13898/quand-le-masculin-lemporte-sur-le-feminin/

Le quotidien La Presse : http://plus.lapresse.ca/screens/b4f8d2ef-38aa-43cf-a612-f410bbfa8328%7C_0.html?utm_medium=Facebook&utm_campaign=Internal+Share&utm_content=Screen

Le site Internet de la Radio Télévision belge francophone : https://www.rtbf.be/tendance/techno/detail_microsoft-word-s-adapte-a-l-ecriture-inclusive?id=9751417