Par Pascal Gemme, professeur au département de français

Il est commun d’entendre dire que le français est une langue complexe, qui recèle plus que sa part de pièges et de difficultés. Nombreux sont ceux qui ont cherché au fil du temps des façons de l’alléger et de la rendre plus accessible sans pour autant l’édulcorer. Un des plus importants et plus récents efforts en ce sens est sans contredit la Réforme de l’orthographe de 1990, qui est en train de faire son chemin dans les manuels, les dictionnaires et les salles de classe. Jugée timide par plusieurs, cette réforme, bien que pouvant constituer un pas dans la bonne direction, n’élimine pas certains des pièges les plus coriaces de notre belle langue.

Moine copiste, Wikipedia, domaine public

Or, le 2 septembre dernier, le journal français Libération publiait sur son site un texte d’opinion de la plume de deux anciens professeurs de français belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, faisant état de l’apparente volonté de la fédération belge Wallonie-Bruxelles de modifier les fameuses règles d’accord du participe passé avec «avoir». Ces dernières seraient «jugées complexes et grammaticalement peu pertinentes». Les deux auteurs déplorent notamment que l’enseignement de ces règles accapare plus de 80 heures du programme pour un résultat souvent peu satisfaisant au détriment, entre autres, du développement du vocabulaire, de l’apprentissage de la syntaxe et de la découverte de la littérature.

La règle actuelle concernant le participe passé avec «avoir» remonterait au Moyen-Âge, à une époque où les moines copistes, qui utilisaient bien entendu la plume et le parchemin et non le clavier et l’écran, pouvaient aisément faire l’accord avec le complément s’il se situait immédiatement avant le verbe, mais plus difficilement lorsqu’il se retrouvait beaucoup plus loin dans la phrase. Il était donc fréquent que l’accord soit omis, d’où la règle qui veut que l’accord se fasse avec le participe passé lorsque le complément direct est situé avant le verbe. Pourtant même le «Bescherelle désigne cette règle comme «la plus artificielle de la langue française».

Selon la proposition évoquée par le texte, qui s’appuierait entre autres sur les recommandations d’André Goosse, le successeur du grand linguiste Maurice Grevisse, la nouvelle règle se déclinerait ainsi : «Le participe passé, avec l’auxiliaire être, s’accorde comme un adjectif (c’est-à-dire avec le mot auquel il se rapporte). Avec l’auxiliaire avoir, il ne s’accorde pas.» Attendons-nous à ce qu’une telle proposition suscite les débats. Depuis sa parution, ce texte ne manque pas de soulever les passions sur les réseaux sociaux et ailleurs sur la toile. Si certains applaudissent la démarche qui ne manquerait pas de simplifier une langue fort complexe, ses détracteurs y voient, une fois de plus, une volonté de niveler par le bas.

Les deux anciens professeurs auraient toutefois eu le doigt un peu rapide sur la gâchette en soutenant avoir l’appui du gouvernement belge. Selon une déclaration faite par Éric Étienne, porte-parole de la ministre de l’Éducation Marie-Martine Schyns, rapportée par le site d’information suisse 24 heures, les «ministres concernés et le gouvernement (de la Fédération Wallonie-Bruxelles) n’ont pas été saisis d’une quelconque demande du Conseil de la langue française et ne sont donc pas amenés à se positionner, en tout cas à ce stade». La réflexion est jugée intéressante, mais une prise de position serait actuellement prématurée. Il s’agit donc d’un dossier à suivre dont le dénouement pourrait avoir des conséquences importantes pour l’ensemble de la francophonie.

Et vous, qu’en pensez-vous? L’équipe de la Valorisation du français est curieuse de connaître votre opinion.

Pour lire le texte dans son intégralité :

 «Les crêpes que j’ai mangé» : un nouvel accord pour le participe passé», dans Libération