Portrait présumé de William Shakespeare attribué au peintre britannique John Taylor (1585–1651)

Par Pascal Gemme, professeur de français responsable de la VLF

Lors d’un précédent billet, nous nous sommes intéressés à la question des anglicismes ou, en d’autres termes, des emprunts fautifs à la langue anglaise. Comme nous le mentionnions, les anglicismes sont parfois sournois et ne relèvent pas d’une seule catégorie.

Après la catégorie des anglicismes morphologiques, il nous a semblé pertinent d’aborder celle des anglicismes sémantiques. Évidemment, la première question qui se pose est la suivante : « Qu’est-ce donc qu’un anglicisme sémantique ? » Il suffit de consulter le Petit Robert (accessible gratuitement pour les étudiants et employés du Collège en passant par la page « Outils de recherche de la bibliothèque du Collège) pour savoir que le mot « sémantique » vient du grec sêmantikos, qui veut dire « qui signifie ». Il y a donc anglicisme sémantique lorsqu’on attribue un sens anglais à une forme qui existe déjà en français.

À titre d’exemple, on peut « adresser la parole à quelqu’un », mais on ne peut « adresser un problème ou une problématique (terme souvent employé à tort, d’ailleurs )» même si on l’entend souvent dans le discours des politiciens par exemple. Dans la langue française, « adresser » n’a pas le sens de « s’occuper de ».

On peut aussi penser au mot « appliquer » ou à l’expression « faire une application » dans un contexte de demande de stage ou de recherche d’emploi. Ces formulations viennent l’une comme l’autre de l’expression anglaise « to apply ». On préférera en français des expressions comme « postuler un emploi » ou encore « faire une demande d’emploi » lorsque qu’il s’agit d’une demande spontanée de la part du candidat. D’ailleurs, lorsqu’on répond à une offre, il convient davantage d’utiliser l’expression « poser sa candidature ».

Quand le cauchemar de certains se réalise ou se concrétise…

La langue française, comme toutes les langues vivantes par ailleurs, évolue. Avec le temps, il peut arriver que l’usage courant d’une expression par les utilisateurs d’une langue amène les linguistes et les autorités en matière de bonnes pratiques langagières à revoir les normes.

Jusqu’à tout récemment, l’utilisation du mot « réaliser » pour signifier « se rendre compte » ou constater était jugée fautive ou inappropriée. Plusieurs amoureux ou puristes de la langue l’ont en horreur. Le mot « réaliser » a toujours eu d’abord le sens de « rendre concret ou faire exister ». On peut donc « réaliser un projet » ou « réaliser un rêve ». À l’origine, le mot n’a donc pas le sens de l’expression anglaise to realize.

Or, selon la Banque de dépannage linguistique du site de l’OQLF, « [c]et emploi est aujourd’hui […] admis dans l’usage courant, et rares sont ceux qui persistent à le juger incorrect. » Si à l’écrit on l’utilise avec un complément direct, il arrive qu’à l’oral l’expression s’emploie sans complément.

Exemples :

  • Il a soudainement réalisé que toute sa vie n’avait été qu’un mensonge.
  • As-tu réalisé à quel point tu lui faisais de la peine ?

À l’oral :

–      Finalement, je crois que j’étais le seul à ne pas voir les choses telles qu’elles étaient!

  • Enfin, tu réalises! (ou « tu le réalises»)

Il reste qu’il vaut encore souvent mieux utiliser d’autres verbes ou expressions « pour éviter les répétitions, préciser la pensée ou apporter des nuances ».

Selon le contexte, on préférera « se rendre compte, prendre conscience, s’apercevoir, constater, comprendre, etc. »

Exemples :

  • Il constata soudain l’ampleur de sa méprise (on aurait pu dire « réalisa »)

Prenons les deux phrases suivantes :

  • Le jeune élève comprend finalement le désir de son maître. /
  • Le jeune élève accomplit finalement le désir de son maître.

L’emploi de réalise pourrait ici semer la confusion quant au sens à donner à la phrase :

  • Le jeune élève réalise finalement le désir de son maître.

En conclusion, il  va sans dire que la maîtrise de toutes les subtilités de langue est un objectif qu’on peut passer toute une vie à réaliser…

 

Références consultées pour la rédaction de ce billet :

« Qu’est-ce qu’un anglicisme sémantique », Site de l’Office québécois de la langue française (Banque de dépannage linguistique), mis à jour en novembre 2018

« Appliquer, faire application », Site de l’Office québécois de la langue française (Banque de dépannage linguistique), mis à jour en novembre 2018

« Réaliser », Site de l’Office québécois de la langue française (Banque de dépannage linguistique), mis à jour en novembre 2018

« Sémantique » Le Petit Robert en ligne

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